Kaja Kallas présente aux médias la nouvelle lecture de l’Union européenne sur le dossier du Sahara devant le bâtiment Europa à Bruxelles. « Cette réunion me donne également l’occasion de présenter formellement la nouvelle position de l’UE sur le Sahara. Ce changement reflète la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU d’octobre dernier », dit la Haute représentante, dans une formule qui tranche avec la neutralité affichée pendant des années. Quelques minutes plus tard, Nasser Bourita expose la ligne de Rabat aux ministres européens: passer « de la logique du voisin vers une logique d’allié », avec « une offre stratégique concrète: stabilité, complémentarité, compétitivité, croissance, connectivité et un pont vers le Sud de la Méditerranée et l’Afrique ».
La décision est consignée dans un communiqué conjoint signé par les deux responsables. Les Vingt-Sept y reprennent l’appel du Conseil de sécurité à « participer aux discussions sans conditions préalables et sur la base du plan d’autonomie proposé par le Maroc afin de parvenir à une solution politique définitive ». Ils se « réjouissent » que le Maroc explicite « comment une autonomie dans le cadre de la souveraineté marocaine se déclinerait ». Ils « reconnaissent » également l’adoption de la résolution 2797 (31 octobre 2025), qui « soutient pleinement » les efforts du Secrétaire général et de son Envoyé personnel pour conduire des négociations fondées sur ce plan.
Ce tournant est le produit d’un enchaînement diplomatique coordonné. Une relation de travail fluide entre Bruxelles et Rabat s’est manifestée lors d’une réunion ministérielle Union africaine–Union européenne, où le Polisario a été traité sans égard protocolaire, jusqu’au départ ostensible de Kaja Kallas au moment de son intervention. Cela a été un signal que « Bruxelles digère mal la présence de cette entité », selon une source citée par TelQuel. Elle s’est aussi concrétisée dans la négociation d’un nouvel accord agricole. Ce nouvel accord, signé le 3 octobre 2025, préserve les préférences tarifaires marocaines et inclut les produits des provinces du Sud avec un étiquetage sous les dénominations administratives « Laâyoune-Sakia El Hamra » et « Dakhla-Oued Eddahab ». Cet accord a été d’une séquence menée à la fois à New York et à Bruxelles.
À l’ONU, l’échéance d’octobre 2025 a obligé des arbitrages serrés. Trois membres non permanents européens — Danemark, Grèce, Slovénie — devaient se prononcer sur la Minurso. Les capitales permanentes ont réparti les rôles: Washington pour contenir Alger, Londres pour rallier les anglophones, Paris pour convaincre les trois Européens. « Contribution sérieuse et crédible », a expliqué le représentant danois au sujet du plan d’autonomie, en précisant que son vote « n’est pas une manière de reconnaître la souveraineté du Maroc ». Athènes a été rassurée sur la distinction avec Chypre, afin d’éviter tout amalgame avec Chypre du Nord. Ljubljana, dépendante du gaz algérien et proche d’Alger par tradition historique, a infléchi sa position après un appel d’Emmanuel Macron à la présidente slovène. Le 31 octobre, tous trois ont voté en faveur de la résolution 2797.
L’après-résolution a été animé par une coordination serrée entre Paris et Madrid. Dans le groupe de travail MaMa (Maghreb–Machrek), le dossier a été reposé et documenté de manière répétée, en lien avec les chancelleries à Rabat. « Le train de la reconnaissance de la marocanité du Sahara a déjà démarré et il n’attend personne », résume un interlocuteur, arguant d’un moment qu’il serait coûteux d’ignorer pour l’Europe. Les pays baltes et la Finlande ont été sensibles au profil du Maroc comme partenaire stable sur des projets d’énergie verte; les pays nordiques, attachés au légalisme, à l’argument que l’Union ne saurait s’écarter d’une résolution des Nations Unies alors qu’elle reconnaît par ailleurs les décisions de l’organisation. L’Allemagne et le Portugal avaient déjà rappelé que le plan d’autonomie constitue « une base sérieuse et crédible ».
De septembre à décembre 2025, les ralliements se sont enchaînés. Le Danemark a qualifié le plan de « bonne base pour une solution convenue ». La Pologne l’a décrit comme « base sérieuse, réaliste et pragmatique ». La Belgique a officialisé son soutien le 23 octobre. Les Pays-Bas ont parlé de « proposition authentique et la plus faisable ». La Suède a basculé début janvier 2026. À ce moment, 23 des 27 États soutenaient directement ou indirectement le plan; l’Irlande, Malte, le Luxembourg et la Grèce n’avaient pas adopté de position explicitement favorable.
L’Italie a été l’obstacle le plus tenace. Depuis l’invasion de l’Ukraine, Rome dépend des approvisionnements algériens, un levier utilisé par Alger. Selon des éléments recueillis par TelQuel, Rabat a perçu un « tropisme algérien » dans les prises de position italiennes. À Bruxelles, l’Italie a d’abord refusé toute évolution, puis exigé la reprise du Conseil d’association UE–Algérie, bloqué par la France. Elle a cédé lorsque ses partenaires ont refusé d’en faire un préalable au dossier du Sahara. Des capitales nordiques ont parallèlement demandé que la déclaration du SEAE précise l’autodétermination, en l’associant à un référendum incluant l’option d’indépendance. La France et l’Espagne ont poussé pour un langage reconnaissant explicitement la marocanité. Le compromis finalement adopté à l’unanimité prend la résolution 2797 comme référence commune, s’appuyant sur « la légitimité des Nations Unies ».
Le gain politique est évident. Un diplomate relève : « C’est désormais l’Union européenne en tant que bloc qui affirme que la solution au conflit du Sahara réside dans une autonomie sous souveraineté marocaine ». Ce référentiel commun offre plus de latitude à des dirigeants comme Pedro Sánchez et Emmanuel Macron qui ont déjà clarifié la position de leurs pays. En cas d’alternance, les nouvelles majorités devront composer avec une ligne européenne actée.
Cependant, la prudence reste nécessaire sur le terrain juridique. Les recours du Polisario devant les juridictions européennes s’appuient sur une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU le reconnaissant comme représentant du peuple du Sahara occidental. La jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne, qui a annulé en octobre 2024 des accords Maroc–UE, n’est pas effacée par une évolution politique. L’Union lie désormais explicitement sa perspective à celle des Nations Unies; il appartient au Maroc de poursuivre un travail diplomatique pour renforcer ce cadre et éviter qu’il ne soit reconfiguré à l’avenir.
Sources: TelQuel – UE s’aligne sur les positions marocaines ; TelQuel – Les coulisses à Bruxelles